lundi 30 novembre 2015

Nils Holgersson : vu du ciel sur l’anthropocène // Blackmarket for Useful Knowledge and Non-Knowledge n°18


Voici l'analyse du livre de Selma Lagerlöf qui a servi de support pour les échanges tenus le 21 novembre dernier au Musée de l'Homme dans le cadre du Blackmarket for Useful Knowledge and Non-Knowledge No. 18 : Devenir terriens.




Pour pouvoir raconter l’histoire de la nature et de la culture suédoise, Selma Lagerlöf a rétréci son héros jusqu’à la taille d’un gnome, élargissant ainsi sa vision, avant de l’installer sur le dos d'une oie. À l’aide d’un jeu de cartes montrant des extraits et des illustrations, Rachel Easterman-Ulmann revient sur certains passages clés et certaines idées issues du célèbre livre pour enfants.


Vous pouvez écouter/télécharger de larges extraits du livre lu par Francine Bergé (France Culture) ici.





 Nils


Mary Hamilton Frye

Le merveilleux voyage de Nils Holgersson est une commande de l’école publique pour faire découvrir la géographie de la Suède aux élèves suédois. Le livre est paru en deux volumes en 1906-07.
C’est l’histoire d’un mauvais garnement rapetissé par un tomte pour ses méfaits. En changeant de perspective de taille d’humain à taille de lutin, il parcourt la Suède avec des oies sauvages et ainsi découvre son humanité. La compagnie des oies et celles d’autres animaux lui feront prendre conscience que la terre n’est pas que l’habitat de l’humain et que sa domination est destructrice pour les autres espèces. On suit Nils dans ses aventures à la fois sur terre et à dos d’oiseaux. Il découvre les différents paysages de la Suède et rencontre de nombreux animaux : des oies sauvages, des canards, des cygnes, des grues, des corneilles, un pélican, un aigle etc, mais aussi Smirre le renard, des moutons, des rats, des ours. Il devient le sauveur de certains animaux : les oies, les moutons, les rats noirs, pour eux, il se glisse dans le folklore et devient un joueur de flûte comme celui de Hamelin.



  • Je vais vous lire des extraits :
“Il était une fois un gamin d’environ quatorze ans, grand, dégingandé, avec des cheveux blonds comme de la filasse. Il n’était pas bon à grand chose. Dormir et manger étaient ses occupations favorites ; il aimait aussi à jouer de mauvais tours.”
pp. 17-18

Mais dans l’après-midi, lorsque le gamin, voulant profiter du conseil, s’adressa à Sirle, l’écureuil, pour lui demander sa protection, celui-ci refusa de l’aider. “ N’attends jamais rien de moi ni des autres petits animaux, dit Sirle. Crois-tu donc que je ne sais pas que tu es Nils le gardeur d’oies ? L’année dernière tu détruisais les nids des hirondelles, tu écrasais les œufs des sansonnets, tu dénichais les petits corbeaux et les jetais dans la mare, tu prenais des merles au piège et mettais des écureuils en cage. Aide-toi toi-même, et sois content si nous ne nous unissons pas contre toi pour te chasser d’ici et te faire retourner parmi les tiens.”
C’était une de ces réponses que le gamin n’aurait pas laissé impunies autrefois, lorsqu’il était encore Nils le gardeur d’oies, mais maintenant il avait grand peur que les oies sauvages n’apprissent combien il avait été méchant.

p.56

Plus il allait, plus il aimait les hommes. Il eut peur de ne pouvoir plus jamais recouvrer sa première forme. Comment faire pour redevenir un homme ? Il escalada un perron, s’assit sous les torrents de pluie, et réfléchit. Il demeura là une heure, deux heures si absorbé que des rides plissaient son front.

p. 88

Nils les interrompit tout à coup, indigné. Il en avait assez entendu.

- Taisez-vous, corneilles, s’écria-t-il, vous n’avez pas honte ? J’ai vécu pendant trois semaines parmi les oies sauvages et je n’y ai vu faire et entendu dire que du bien. Vous devez avoir un mauvais chef, s’il vous permet de piller et de tuer ainsi. D’ailleurs vous feriez mieux de commencer une nouvelle vie, car je puis vous dire que les hommes, las de vos méfaits, vont essayer par tous les moyens de vous exterminer.
p.161

- Bonjour, Rose-de-Maie ! S’écria Nils, et il courut sans crainte jusqu’à elle. Comment vont le père et la mère ? Comment vont les oies et les poules et le chat ? Où sont donc tes camarades, Lis-d’Or et Étoile ?
En reconnaissant la voix du gamin, la vache tressaillit puis elle baissa la tête comme pour lui porter un coup de corne. Mais l’âge avait assagi ses mouvements, et elle se donna d’abord le temps de regarder Nils Holgersson. Il était aussi petit qu’en partant, et il était vêtu de la même façon, mais pourtant il semblait autre. Ce Nils Holgersson, qui était parti au printemps, avait la démarche lourde et traînante, et les yeux endormis ; celui qui revenait était alerte et souple, il parlait vivement ; ses yeux brillaient et étincelaient. Il avait la tenue si droite et si ferme qu’il inspirait du respect, tout petit qu’il était.

p.400

- Tu ne comprends donc pas pourquoi je ris ? dit le père. C’est cette idée que Nils était perdu qui m’a ôté les forces, vois-tu. Maintenant que je sais qu’il vit, et qu’il promet de devenir un homme honnête, tu verras que Holger Nilsson est encore capable de travailler.
p.403  


Continuons.


 

Le tomte


 Mary Hamilton Frye 

Il appartient au folklore suédois, c’est un lutin des maisons. Il a la particularité d’être tout petit, il rencontre Nils au début e l’ouvrage. Nils essaye de le capturer. En punition de cela et des ses autres méfaits, le tomte décide de le punir en lui jetant un sort qui consiste à le rapetisser Nils. Nils, on le découvrira au fur et à mesure de ses aventures deviendra à son tour un tomte. Il n’est pas seulement devenu tout petit, il comprend le langage de tous les animaux, il a la faculté de voir la nuit. Cette transformation de Nils en tomte qui le met en retrait de l’humanité, Nils en a parfaitement conscience… A ses propres yeux, il de vient un monstre, il ne peut alors rester dans la ferme et revoir ses parents. Il s’en va et par un concours de circonstances, s’en va avec les oies sauvages. Tout au long de ses aventures, les animaux et humains qu’il rencontrera, le percevront mi homme mi tomte. Son arrivée étant toujours précédée de l’histoire du sort et de son voyage avec les oies sauvages. Nils pense qu’il ne peut pas conjurer ce sort. Il a le projet d’accompagner les oies sauvages sur le dos de Martin, son jars jusqu’en Laponie. Lors du trajet de retour de Laponie en Scanie, il apprend que la condition fixée par le tomte pour annuler le sort est qu’il tue Martin à son retour. C’est un test imaginé par le tomte. Nils refuse et sacrifie l’idée de redevenir grand et retrouver les siens, et c’est ainsi qu’il conjure le sort, en montrant son humanité. Le tomte qu’on pouvait croire malveillant se révèle un être protecteur avec le dessein d’amener Nils vers le bien.


  • Voici des extraits sur leur rencontre et lorsque Nils redevient humain :
Certes le gamin avait bien des fois entendu parler des tomtes, mais jamais il n’avait pensé qu’ils puissent être aussi petits. Celui-ci n’était pas plus haut qu’un revers de main. Il avait un vieux visage ridé et imberbes, et portait un vêtement noir très long, des culottes et un chapeau noir à larges bords. Sa toilette était très soignée : des dentelles blanches autour des poignets et du cou, des chaussures ornées de boucles et des jarretières à gros nœuds. Il avait retiré du coffre un plastron brodé, et examinant le travail d’autrefois avec un tel recueillement qu’il ne vit pas que le gamin s’était réveillé.
Celui-ci était bien étonné de voir le tomte, mais il n’eut pas très peur. Comment aurait-il pu avoir peur d’un être si petit ? Et puisque le tomte était absorbé au point de ne voir ni d’entendre, le gamin se dit qu’il serait amusant de lui faire une niche : le pousser par exemple dans le coffre et rabattre le couvercle, ou quelque chose de ce genre.
Son courage n’allait pourtant pas jusqu’à oser toucher de ses mains le tomte. Aussi chercha-t-il des yeux un objet avec lequel il pût lui porter un coup. Ses regards erraient du lit-canapé à la table et de la table au fourneau. S’élevant vers les casseroles et la cafetière, placées sur une planchette, ils allaient au fusil du père suspendu au mur entre les portraits de la famille royale de Danemark, atteignaient les géraniums et les fuchsias qui fleurissaient devant la fenêtre, pour tomber enfin sur un vieux filet à papillons accroché au montant de la croisée.
A peine eut-il aperçu le filet à papillons, il le saisit vivement, bondit et le rabattit sur le bord du coffre. Il fut surpris lui-même de sa chance, car il avait bel et bien attrapé le tomte. Le pauvret gisait au fond du filet, la tête en bas, incapable d’en sortir.
Au premier abord, le gamin ne sut que faire de sa proie. Il agitait seulement le filet afin d’empêcher le tomte de regrimper.
Le tomte se mit à parler et de tout son coeur le supplia de lui rendre la liberté. Il leur avait fait du bien pendant de longues années, dit-il, et méritait un autre traitement. Si le gamin le lâchait, il lui donnerait un vieux daler, une cuillère d’argent et une monnaie d’or grosse comme la montre de son père.
Le gamin ne trouva pas cette offre très généreuse, mais depuis qu’il s’était emparé du tomte, il en avait peur. Il se rendait compte qu’il avait affaire à quelque chose d’étranger et effrayant, qui n’appartenait pas à son monde, et ne demandait qu’à sortir de cette aventure.
Aussi acquiesça-t-il immédiatement à cette proposition du tomte, et cessa d’agiter le filet pour permettre au petit bonhomme de regrimper. Toutefois au moment où son prisonnier était presque sorti du filet, il eut l’idée qu’il aurait dû s’assurer de grands biens et toutes sortes de choses. Pour commencer, il aurait au moins dû exiger que le sermon lui entrât tout seul dans la tête. “ Que j’ai donc été bête de le laisser partir ”, se dit-il, et de nouveau il se mit tout à coup à agiter le filet.
Mais, au même instant, il reçut une gifle si formidable qu’il lui sembla que sa tête allait éclater. Il fut projeté d’abord contre un mur, puis contre l’autre, enfin il tomba par terre, et demeura inanimé.
Lorsqu’il reprit connaissance, il était seul dans la pièce, nulle trace du tomte. Le couvercle du coffre était rabattu ; le filet à papillons était à sa place accroché à la fenêtre. S’il n’avait pas ressenti une douleur cuisante à la joue, il aurait été tenté de croire que tout cela n’avait été qu’un rêve. “ Quoi qu’il en soit, se dit-il, père et mère affirmeront toujours que c’était un rêve. Ils ne me feront pas grâce du sermon à cause du tomte. Aussi vaut-il mieux que je me remette à lire. ”
Ce disant, il s’avançait vers la table, lorsque tout à coup il remarqua quelque chose d’étrange. Il n’était pas possible que la maison se fût agrandie.
[…]
Dans le miroir, il voyait nettement un petit, tout petit bonhomme en bonnet pointu et en culottes de peau.
- Celui-là est habillé exactement comme moi, s’écria-t-il en joignant les mains de surprise. Alors le petit bonhomme de la glace fit le même geste.
Le gamin se mit à se tirer les cheveux, à se pincer, à pirouetter sur lui-même ; aussitôt l’homme de la glace imitait ses mouvements.
Rapidement, il fit le tour de la glace pour voir s’il y avait quelqu’un caché là derrière. Mais il n’y avait personne. Il se prit alors à trembler, car il comprenait tout à coup que le tomte l’avait ensorcelé, et que l’image reflétée par la glace était son image à lui.
Cependant le gamin ne pouvait se faire à l’idée qu’il était transformé en tomte. “ Ce ne peut être qu’un rêve ou une imagination ”, pensait-il. Si j’attends quelques instants, je serais encore un être humain.

pp. 20 à 22

 […] 

Nils vit son père sortir de l’étable, le jars sous le bras et Finduvet sous l’autre. Le jars criait comme toujours lorsqu’il était en danger : “ Au secours, Poucet, au secours ! “
Nils l’entendit très bien : il ne bougea pourtant pas de la porte de l’écurie. Ce n’est pas qu’il se dit un seul instant que ce serait très bien pour lui si l’on tuait le jars blanc – il ne se rappelait même pas en ce moment la condition du tomte - ; ce qui le retenait c’est que, pour sauver le jars, il faudrait se montrer tel qu’il était à ses parents ; et cela lui répugnait beaucoup.
“ Ils ne sont déjà pas bien heureux, se dit-il : faut-il que je leur fasse encore ce chagrin ?“
Mais lorsque la porte se referma sur le jars, Nils oublia ses hésitations Il traversa la cour aussi vite qu’il put et entra dans le vestibule. Il quitta ses sabots par vielle habitude, et s’approcha de la porte. De nouveau il s’arrêta.
“ C’est le jars blanc qui est en danger, se dit-il, lui qui a été ton meilleur ami depuis que tu as quitté cette maison. ”
A cette instant il revit brusquement tous les dangers que lui et le jars avaient affrontés sur les lacs gelés et la mer tempétueuse, et parmi les féroces bêtes de proie. Son cœur se gonfla de reconnaissance et d’affection, et il frappa à la porte.
- Qui est là ? demanda le père en ouvrant.
- Mère, mère, ne fais pas de mal au jars ! cria Nils en entrant comme une trombe.
Le jars et Finduvet, qui reposaient liés sur un banc, poussèrent un cri de joie en entendant sa voix.
Mais celle qui poussa le cri de joie le plus fort, ce fut la mère. “ Oh ! Nils, Nils ! comme tu es devenu grand et beau ! “ cria-t-elle.
Le gamin s’était arrêté sur le seuil, comme incertain de l’accueil qu’on lui ferait. “ Dieu soit loué, qui t’a ramené auprès de moi ! dit la mère. Viens ! viens !
- Sois le bienvenu, fils, dit le père sans pouvoir proférer un mot de plus.
Nils hésitait encore sur le seuil. Il ne comprenait pas leur joie. Mais la mère s’était élancée vers lui, et lui avait jeté les bras autour du cou. Alors Nils comprit ce qui était arrivé :
“ Père, mère, je suis redevenu grand ! je suis redevenu un homme ! “ cria-t-il.

pp. 405-406


 

Rat gris, rat noir

 
Kanevsky

Le folklore a une place très importante dans le livre, les histoires folkloriques sont soit évoqués (comme la création de Stockholm ou l’histoire de l’ondine et du pécheur) où à plusieurs reprises réinterprétées avec Nils comme héros : Nils visite la ville légendaire de Vineta et aussi devient un joueur de flûte comme celui de Hamelin. Dans ce chapitre, il attire les rats gris qui submergeaient la région et qui allaient détruire les rats noirs.
  •  Je vais vous lire deux extraits:

Lorsqu’un peuple d’animaux disparaît, ce sont en général les hommes qui en sont la cause, mais tel n’était pas le cas. Les hommes avaient, certes, fait la guerre aux rats noirs ; ils n’avaient pas pu leur nuire beaucoup. Ceux qui les avaient vaincus étaient un peuple de leur espèce, les rats gris.
p. 62

Au milieu de la cour un petit bonhomme jouait du fifre. Il avait autour de lui un cercle de rats qui l’écoutaient, surpris et charmés. A chaque minute, d’autres arrivaient. Un instant il ôta son fifre de sa bouche pour faire un pied de nez aux rats : on eût dit alors qu’ils étaient prêts à se jeter sur lui et à le dévorer, mais dès qu’il se remit à jouer, ils étaient en son pouvoir.
Quand le petit bonhomme eut attiré tous les rats gris hors de Glimmingehus, il se mit à marcher lentement sur le chemin, et tous le suivirent. Les notes du fifre étaient si douces à leurs oreilles qu’ils ne pouvaient leur résister.
Le petit homme, les précédant, les entraîna du côté de Valby. Il les conduisait par mille méandres à travers haies et fossés ; partout où il allait, ils le suivaient. Il jouait toujours de son fifre, qui semblait fait d’une corne d’animal, mais si petite qu’aucune bête de nos jours n’en possède de pareille. Personne n’aurait pu dire qui l’avait fabriqué. Flamméa, l’effraie, l’avait trouvé dans une niche de la tour de la cathédrale de Lund. Elle l’avait montré à Bataki le corbeau, et tous deux s’étaient avisés que c’était une de ces cornes dont on se servait autrefois pour se rendre maître des rats et des souris. Le corbeau était l’ami d’Akka et c’est de lui qu’elle avait appris que Flamméa possédait un tel trésor.
Et certes les rats ne pouvaient résister au fifre. Le gamin les précéda en jouant aussi longtemps que dura la lumière des étoiles, et ils ne cessèrent pas de le suivre. Il joua à l’aube, il joua au lever du soleil, et toujours la foule des rats gris l’accompagnait, entrainée de plus en plus loin des vastes greniers à blé de Glimmingehus

p. 72


 

 Monstruosité / devenir humain


Boris Diodorov

Nils appartient à une catégorie de personnages le fripon.
Ce personnage se retrouve dans la littérature avec le petit Poucet, Peter Pan. Ce sont de jeunes garçons qui ne sont pas gentils, à mi-chemin entre l’humain et le magique. Leurs histoires racontent la transition et les enjeux du passage de l’enfance à l’âge adulte. Peter Pan, lui réussi à ne pas grandir et à vivre dans un monde à son image. Nils, lui est transformé pour découvrir le monde et accomplir sa transition.
On découvre Nils comme un jeune garçon malveillant, cruel envers les animaux, ne remplissant pas les attentes de ses parents, n’étant attaché à rien ni à personne. Son rapetissement que lui-même défini comme un basculement vers la monstruosité est un voyage initiatique où il s’ouvre aux autres, est dans l’empathie, la prise de conscience du monde et des autres espèces. Ses aventures sont un voyage initiatique pour arriver au devenir humain. Nils a besoin d’être un monstre à ses propres yeux, être en dehors de l’humanité pour devenir à son tour véritablement humain.
 


  • Voici des extraits sur l’aspect monstre et la transformation :
Dans le miroir, il voyait nettement un petit, tout petit homme en bonnet pointu et culottes de peau.
- Celui-là est habillé exactement comme moi, s’écria-t-il en joignant les mains de surprise. Alors le petit bonhomme de la glace fit le même geste.
Le gamin se mit à se tirer les cheveux, à se pincer, à pirouetter sur lui-même ; aussitôt l’homme de la glace imitait ses mouvements.
Rapidement, il fit le tour de la glace pour voir s’il y avait quelqu’un caché là derrière. Mais il n’y avait personne. Il se prit alors à trembler, car il comprenait tout à coup que le tomte l’avait ensorcelé, et que l’image reflétée par la glace était son image à lui.
Cependant le gamin ne pouvait se faire à l’idée qu’il était transformé en tomte. “ Ce ne peut être qu’un rêve ou une imagination “, pensait-il. Si j’attends quelques instants, je serai encore un être humain.

p. 22

C’était terrifiant. Il aimerait mieux que personne ne le vît plus jamais. Quel malheur que le sien ! Nul n’était aussi à plaindre. Il n’était plus un homme, mais un monstre.
Il commençait peu à peu à comprendre ce que cela signifiait de n’être plus un homme. Il était dorénavant séparé de tout : il ne pourrait plus jouer avec d’autres gamins ; il ne pourrait pas prendre à bail la ferme après ses parents, et très certainement il ne trouverait jamais de jeune fille qui voudrait l’épouser.

P.26-27

 […] Aussitôt il grimpa sur le mur de pierres sèches et les héla : “ Bonjour, Asa, gardeuse d’oies ! Bonjour, petit Mats ! “
Mais en voyant ce petit bout d’homme qui venait vers eux la main tendue les deux enfants se prirent par la main, reculèrent de quelques pas et parurent terrifiés.
Devant leur effroi, Nils se réveilla de son rêve, et se rappela qui il était ; rien de plus terrible ne pouvait lui arriver que d’être vu par ces enfants sous l’aspect d’un tomte. La honte et la douleur de n’être plus un homme l’assaillirent. Ils se retourna et s’enfuit sans savoir où ils allaient.

p.167


 

Selma Lagerlöf


DR

Voici son portrait, en 1909, où elle reçu le prix Nobel de littérature. Nils est son œuvre la plus connue et la plus célébrée dans le monde. Elle est également la première femme Docteure honoris causa de l’université d’Uppsala en 1907, est aussi la première femme à rentrer à l’Académie suédoise en 1914. Elle était institutrice jusqu’en 1895, où elle décide de ne se consacrer qu' à la littérature.
C’est en 1902 qu’elle reçoit une commande de l’école publique pour faire découvrir la géographie de la Suède aux élèves suédois. Pour la préparation de Nils, elle parcourut la Suède de pied en cap. Elle fut une grande voyageuse : Italie, Palestine, Égypte.
Son style littéraire tranche par la combinaison de la fantaisie, du folklore et la description concrète du quotidien de l’époque. La modernité des thématiques de Nils : roman anthropocène, rejoint la modernité de sa vie : engagée politiquement, active pour les droits des femmes (elle fut la porte parole du mouvement en 1919, année d’adoption du droit de vote des femmes en Suède). Tout au long de sa vie elle se bat pour la paix.
Elle a choisit de ne pas se marier. On sait aujourd’hui que cela renvoyait à son homosexualité et à sa volonté de ne pas se soumettre.




Un peu plus d'elle dans une conférence donnée à la Bnf : 
De Selma Lagerlöf à Carla del Ponte : L'Europe est-elle une femme ? d'Elisabeth Elgan

 


Le changement de point de vue

Mary Hamilton Frye

On trouve plusieurs changements de points de vue : d’abord l’histoire factuelle de Nils rapetissé et qui voit du ciel, la terre, la Suède comme jamais vue.
Il est le plus petit des hommes et voit la terre comme aucun être humain ne l’a jamais vu. A cette époque, le voyage dans l’espace était un rêve et celui dans les airs encore à ses balbutiements.
On voit aussi le cheminement de Nils : passer d’un état où ses seuls besoins et envies comptent, à la découverte et l’empathie pour les humains et les autres espèces.
On y voit aussi le point de vue des autres espèces, que ce soit dans leur vie, leur interaction avec leur environnement et avec les êtres humains.
C’est par ces changements (taille & perspective) que Nils apprend la solidarité, l’affection partagée et le courage.

  • Voici des extraits :
En entendant ces plaisanteries, le gamin riait. Puis, l’idée de son malheur lui revenant, il pleurait, pour rire de nouveau quelques moments plus tard. Jamais auparavant il n’avait voyagé avec cette rapidité ; il avait toujours aimé aller à cheval, vite, follement vite. Mais naturellement il n’avait jamais imaginé que l’air fût là-haut si délicieusement frais ni qu’on y respirât d’aussi bonnes senteurs de terre humide et de résine montant du sol. Jamais non plus il ne s’était rendu compte de ce que ce serait que de voler si haut au-dessus de la terre. C’était en quelque sorte s’envoler loin des soucis et des chagrins et des ennuis de toute espèce.
p.32

Lorsqu’elles se furent arrêtées, Akka prononça : “ Tu as le droit de t’étonner de ma conduite. Poucet : je ne t’ai pas remercié de m’avoir sauvée de Smirre le renard. Mais je suis de celles qui préfèrent remercier par des actes et non par des paroles. Et voici, Poucet, que je crois t’avoir à mon tour rendu un service. J’ai envoyé un message au tomte qui t’a ensorcelé. D’abord il n’a pas voulu entendre parler de te rendre ta première forme, mais je lui ai envoyé message sur message, pour lui dire comme tu t’es bien conduit parmi nous. Il te fait savoir qu’il te laissera redevenir un homme, dès que tu retourneras chez toi. “
Autant le gamin s’était réjoui lorsque l’oie sauvage avait commencer à parler, autant il fut affligé lorsqu’elle se tut ; il ne dit pas un mot, se détourna et se mit à pleurer.
- Qu’est-ce que cela signifie ? dit Akka. On dirait que tu attendais de moi plus que je ne t’offre ?
Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin. “ Je ne veux pas redevenir un homme, dit-il. Je veux aller avec vous en Laponie.
– Écoute bien, dit Akka, je vais te dire une chose. Le tomte est si irascible, que j’ai peur, si tu n’acceptes pas maintenant son offre, qu’il ne te soit difficile de le fléchir une autre fois. “
Chose étrange, de toute sa vie ce gamin n’avait jamais aimé personne : il n’avait jamais aimé son père, ni sa mère, ni le maître d’école, ni ses camarades de classe, ni les gamins des fermes voisines. Tout ce qu’on avait voulu lui faire faire, qu’il s’agît de jeu ou de travail, lui avait paru ennuyeux. Aussi personne ne lui manquait et il ne regrettait personne.
Les seuls êtres avec lesquels il avait pu s’entendre un peu étaient Asa, la gardeuse d’oies, et le petit Mats, deux enfants, qui comme lui, menaient paître les oies dans les champs. Mais il ne les aimait pas vraiment, loin de là.
- Je ne veux pas redevenir homme hurla le gamin, je veux vous suivre en Laponie. C’est pour cela que j’ai été sage toute une semaine.
- Je ne veux pas te refuser de nous suivre aussi loin que tu voudras, dit Akka, mais d’abord réfléchis bien pour savoir si tu ne préfères pas rentrer chez toi. Un jour peut venir où tu regretteras ta résolution.
- Non, dit le gamin, je ne regretterai rien. Je ne me suis jamais trouvé aussi bien qu’ici avec vous.
- Alors qu’il en sois comme tu le désires.
- Merci, répondit Nils. Il était si heureux qu’il pleura de joie comme auparavant il avait pleuré de chagrin.

pp. 58-59

Nils les interrompit tout à coup, indigné. Il en avait assez entendu.
- Taisez-vous corneilles, s’écria-t-il, vous n’avez pas honte ? J’ai vécu pendant trois semaines parmi les oies sauvages et je n’y ai vu faire et entendre dire que du bien. Vous devez avoir un mauvais chef, s’il vous permet de piller et de tuer ainsi. D’ailleurs vous feriez mieux de commencer une nouvelle vie, car je puis vous dire que les hommes, las de vos méfaits, vont essayer par tous les moyens de vous exterminer.

p.161


 

 Akka de Kebnekaïse

Lars Klinting

C’est l’oie guide du groupe. C’est une vieille oie qui vient du point culminant de la Suède :  Kebnekaïse.
Lorsqu’elle découvre que Nils est parmi eux avec Martin le jars, elle s’en méfie, comme de tous les hommes. Mais leur relation va évoluer rapidement, lorsque Nils fait preuve de courage et la sauve de la gueule de Smirre le renard.
Au fur et à mesure de l’aventure, Nils va avoir des liens privilégiés avec deux membres du groupe : Martin, sur qui il vole, qui deviens son meilleur ami, et Akka, qui va le guider, devenir une figure maternelle.
Cet attachement est réciproque. Nils s’opposera à la mise à mort de Martin au retour à la ferme. Martin s’engage au début de l’aventure et tiendra cet engagement jusqu’au bout, à ramener Nils avec lui à la ferme après être allé en Laponie. Quant à Akka, Nils répondra toujours présent à ses demandes d’aide du groupe et d’autres animaux. Nils sera toujours sous la protection d’Akka.
On découvrira à l’approche du retour, qu’Akka avait intercédé auprès du Tomte pour que Nils puisse retrouver sa taille humaine.
L’attachement particulier entre Akka et Nils se retrouve au moment des adieux.



  • Je vais vous l’illustrer en vous lisant un passage :
Il ne put les appeler, car les hommes ne savent pas parler la langue des oiseaux. Il ne savait plus ni la parler ni la comprendre.
Bien que Nils fût heureux d’être délivré de l’enchantement, il trouva amer de se séparer ainsi de ses amies, les oies. Il s’assit sur le sable et se couvrit le visage de ses mains. A quoi bon les regarder partir ?
Mais tout à coup il entendit un bruissement d’ailes : la vieille mère Akka n’avait pu se résoudre à quitter son poucet, et elle était revenue en arrière. Maintenant que Nils se tenait immobile, elle osa approcher. Sans doute avait-elle compris soudain qui c’était. Elle descendit sur le cap près de lui.
Nils poussa un cri de joie et la serra dans ses bras. Les autres oies s’approchèrent alors et le caressèrent du bec. Elles caquetaient et bavardaient et le félicitaient. Nils aussi leur parla, les remerciant du beau voyage qu’il avait fait avec elles.
Brusquement les oies sauvages se turent, le regardèrent d’un regard étrange et s’écartèrent. Elles semblaient tout à coup avoir compris ce qu’il y avait de changé et se dirent : “ Il est redevenu un homme ! Il ne nous comprends pas, et nous ne le comprenons pas non plus ! “
Alors Nils se leva et alla vers Akka. Il l’embrassa et la caressa.
Puis il alla vers Yksi et Kaksi, Kolme et Neljâ, Viisi et Kuusi, toutes les vieilles oies de la bande, et les embrassa également. Ensuite il les quitta vivement, et remontant la grève pour rentrer chez lui. Il savait que le chagrin des oiseaux ne dure jamais longtemps, et il voulait se séparer de ses amis pendant qu’ils regrettaient encore de le perdre.
Lorsqu’il fut arrivé en haut de la dune, il se retourna et regarda tous les groupes d’oiseaux qui se préparaient à traverser la mer. Tous criaient leurs appels ; seule une bande d’oies sauvages volait en silence, tant qu’il put la suivre des yeux.
Mais leur triangle était en ordre parfait, les intervalles étaient bien respectés, la vitesse bonne et les coups d’ailes vigoureux et égaux. Nils sentit un tel élan de regret qu’il eût presque souhaité redevenir le Poucet qui pouvait voyager au-dessus de la terre et de la mer avec une bande d’oies sauvages.

pp.408-409

Ce voyage initiatique est aussi un apprentissage dont Akka est la guide.

  •  Je vous lis ce passage concernant cela :
[…]
- Vous voyez bien que je suis triste de ne pas pouvoir retrouver ma taille normale, continua-t-il ; mais je veux que vous le sachiez, je ne regrette pas de vous avoir suivies le printemps dernier. J’aimerais mieux encore ne jamais redevenir un homme que de n’avoir pas fait ce voyage.
Akka aspira longuement l’air avant de répondre.
- Il y a une chose dont j’ai souvent voulu te parler, commença-t-elle. Ça ne presse pas puisque tu ne reviens pas parmi les tiens pour y rester, mais j’aime autant te le dire maintenant. Voici. Si vraiment tu pense que tu as appris quelque chose de bon parmi nous, tu n’es peut-être pas d’avis que les hommes doivent être seuls sur la terre ? Pense donc quel grand pays vous avez ! Ne pourriez-vous pas nous laisser quelques rochers nus sur la côte, quelques lacs qui ne sont pas navigables et des marais, quelques fjells déserts et quelques forêts éloignées où nous autres, pauvres bêtes, nous serions tranquilles ? Toute ma vie j’ai été chassée et poursuivie. Comme il serait bon de savoir qu’il y a quelque part un refuge pour une créature comme moi !
- Certainement je serais content de pouvoir vous venir en aide, dit le gamin, mais je n’aurai jamais beaucoup à dire parmi les hommes.

p.399




 Smirre le renard


DR

Il n’est pas un animal comme les autres, il ne tue pas seulement pour se nourrir ou se protéger mais par plaisir ou par vengeance (les corneilles se comportent ainsi en groupe, lui est mis pour une de ses actions au ban des animaux, y compris des autres renards). On peut le rattacher aux personnages décrits dans le roman de Renart, ensemble d’histoires moyenâgeuses.
La rencontre entre Smirre et Nils a lieu au début du livre lorsque Smirre chasse les oies. Nils les aide et sauve Akka.
Smirre n’a alors de cesse de vouloir les retrouver et de se venger par tous les moyens.
Dans cette incarnation de la menace, je propose l’hypothèse d’y voir un alter ego de Nils. Comme Nils au début de l’histoire, Smirre est égocentrique et méchant. Nils évolue tandis que Smirre reste obsédé par sa vengeance.

  • Les extraits suivants évoquent la rencontre, l’obsession vengeresse et la clémence de Nils :
Mais cette nuit-là les oies sauvages n’étaient pas seules ; il y avait parmi elles un homme, quelque petit qu’il fût. Le gamin s’était réveillé lorsque le jars avait ouvert ses ailes. Il était tombé, et se retrouva tout à coup assis sur la glace, encore ahuri par son brusque réveil. Il n’avait rien compris à cette alerte, avant de voir un petit chien, bas sur pattes, qui se sauvait à travers la glace, une oie dans la gueule.
Le gamin se précipita sur ses traces afin de reprendre l’oie au méchant chien. Il entendit bien que le grand jars criait derrière lui : “ Prends garde, Poucet ! Prends garde ! “ Mais Nils ne voyait pas pourquoi il devrait avoir peur d’un aussi petit chien, et il continua à le poursuivre.
L’oie sauvage que Smirre emportai entendit le bruit des sabots de bois contre la glace, et elle n’osa en croire ses oreilles : “ Est-ce que ce gamin penserait pouvoir m’arracher au renard ? “ se dit-elle. Et, quoiqu’elle fût en bien mauvaise posture, elle ne put retenir un petit gloussement tout au fond de sa gorge, qui ressemblait à un rire.
“ D’abord il va tomber dans une crevasse “, pensa-t-elle.
Mais, malgré l’obscurité de la nuit, le gamin distinguait très bien les fentes et les trous, et il les évitait. Il avait maintenant des yeux de tomte qui voient dans les ténèbres.
Smirre le renard quitta la glace à l’endroit où elle touchait la terre et se préparait à escalader la pente de la rive, lorsque le gamin lui cria : “ Veux-tu bien lâcher l’oie, canaille ! “ Smirre, ignorant qui l’interpellait, ne se donna même pas le temps de regarder en arrière, mais courut plus vite.
Il entra dans une forêt de grands hêtres magnifiques, suivi du gamin qui ne se rendait toujours pas compte du danger. Nils songeait à la réception dédaigneuse que les oies lui avaient faite la veille au soir ; il brûlait du désir de leur montrer qu’un homme est quelque chose de plus que les autres créatures.
Il cria plusieurs fois au chien de lâcher l’oie : “ A-t-on jamais vu un chien aussi effronté, qui n’a pas honte de voler une grosse oie, hurlait-il ; veux-tu bien la lâcher, sinon tu seras rossé d’importance ! Lâche-la, ou je dirai à ton maitre ce que tu as fait. “
Lorsque Smirre se vit prendre pour un chien qui a peur des coups, cette idée lui parut si drôle qu’il manqua laisser échapper l’oie. Smirre était un brigand redouté, qui ne se contentait pas de chasser des rats et des taupes dans les champs, mais qui se hasardait jusque dans les fermes pour y voler les poules et les oies. Il était la terreur de toute la contrée.

pp. 41-41

[…]
Les autres animaux virent alors, sur la colline désertée par les oies, Smirre, le renard, une oie morte dans la gueule.
Il avait rompu la trêve du jour des jeux : il fut condamné à une punition si sévère que toute sa vie il allait regretter de n’avoir pas su maîtriser son désir de se venger d’Akka et de sa bande : une foule de renards l’entourèrent rapidement et le condamnèrent, selon la vieille coutume, à l’exil. Aucun des renards n’essaya d’atténuer la peine, car il savaient tous qu’en ce cas ils seraient à jamais chassés de la place des jeux, et qu’on ne leur permettrait jamais d’y revenir. En conséquence, l’exil fut unanimement prononcé contre Smirre, le renard. Défense lui était faite de séjourner en Scanie. Il était forcé de quitter sa femme et ses parents, les districts de chasse, demeures, refuges et caches qu’il avait possédés, pour chercher fortune ailleurs. Et pour que tous les renards sussent que Smirre était proscrit, le doyen des renards lui mordit la pointe de l’oreille droite. Tout de suite les jeunes renards commencèrent à glapir, assoiffés de sang, et se jetèrent sur Smirre. Il ne lui resta qu’à prendre la fuit, et, poursuivi par toute une bande de jeune renards, il détala sur les pentes du mont Kullaberg.

pp.81-82

Vers cette époque, Smirre le renard se promenait un jour dans un petit bois de bouleaux au nord du Mälar. Il pensait toujours aux oies et au Poucet ; il avait perdu leurs traces, et se demandait comment il les rattraperait.
p.273

[…]
- J’ai vraiment eu beaucoup de chance jusqu’ici, répondit le gamin, mais cette fois je suis mort si tu ne me sauves. Un renard me poursuit. Il s’est caché derrière le coin de la maison.
- En vérité, je le flaire, répondit le chien. Mais tu en seras vite débarrassé.
Le chien s’élança en aboyant et en jappant aussi loin que lui permettait sa chaîne.
- Il ne se montrera plus de la nuit, dit-il, content de lui-même en revenant auprès de Nils.
- Il faut autre chose qu’un aboiement pour chasser ce renard-là, dit Nils. Il va revenir, et je me suis promis que tu le ferais prisonnier.
- Tu te moques de moi, fit le chien.
- Viens dans ta niche et je te raconterai mon projet.
Le gamin et le chien entrèrent dans la niche. Un moment se passa, pendant lequel on put les entendre chuchoter ensemble.
Quelques minutes plus tard le renard avança de nouveau le museau derrière le coin de la maison ; comme tout était calme, il se glissa dans la cour. Il flaira le gamin jusqu’auprès de la niche, s’assit sur son derrière à une distance prudente, et commença à réfléchir au moyen de faire sortir Nils. Soudain le chien avança la tête et grogna :
- Va-t’en ! Sinon je te mords !
- Je resterais ici tant que je voudrai. Ce n’est pas toi qui me feras déguerpir, répondis le renard.
- Va-t’en ! grogna le chien encore une fois. Sinon tu auras chassé cette nuit pour la dernière fois.
Mais le renard de fit que ricaner et ne bougea pas.
- Je sais très bien jusqu’où va ta chaine, dit-il.
- Je t’ai averti trois fois, hurla le chien en sortant de sa niche.Maintenant tant pis pour toi !
Sur ces mots il fit un bond et atteignit le renard sans difficulté, car il était libre. Le gamin avait défait sa chaîne.
Il y eu quelques instants de lutte, mais la victoire resta au chien : le renard gisait par terre n’osant bouger.
- Tiens-toi bien tranquille, grogna le chien, sinon je mords. Il saisit le renard par la peau du cou, le traîna vers sa niche. Le gamin vient au-devant d’eux avec la chaîne, la mit au cou du renard, la boucla bien. Le renard n’osa bouger.
- Maintenant j’espère, Smirre, que tu feras un bon chien de garde, dit Nils en guise d’adieu.

pp.279-280

[…]
Puis il se mit à lui raconter ses aventures au Skansen.
- Savez-vous qui j’ai trouvé captif là-bas ! Smirre le renard à l’oreille entamée. Bien qu’il ait été mauvais pour nous, je n’ai pu m’empêcher de le plaindre. Il languissait sans la liberté. J’avais beaucoup d’amis là-bas, et un jour j’appris par le chien lapon qu’un homme était venu au Skansen demander à acheter des renards. Il était d’une île éloignée de l’archipel de Stockholm. Là-bas dans son île on avait exterminé tous les renards, et voilà que les rats s’étaient multipliés qu’on regrettait les renards. Dès que j’eus appris cette nouvelle, je courus à Smirre et lui dis :
- Demain, Smirre, il viendra des hommes chercher un couple de renards. Ne te cache pas alors, mais laisse-toi prendre. Tu retrouveras ainsi ta liberté. Il a obéi à mon conseil et en ce moment-ci il doit être libre de nouveau et courir dans l’île. Qu’est-ce que vous en dites, mère Akka ? Ai-je bien fait ?
- C’est ce que j’aurais voulu faire moi-même, approuva l’oie.

pp.342-343

 


La nuit de Walpurgis

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Il s’agit d’une fête païenne qui a lieu la nuit du 30 avril. Un grand feu est allumé pour symboliser la fin de l’hiver. Cette fête interdite par l’Église était identifiée à de la sorcellerie. C’est un autre exemple de folklore utilisé dans le livre, celui-ci révèle des aspects concrets de la vie de l’époque. Cette fête était un rite qui permettait de marquer les cycles des saisons, le passage du temps. Dans le livre ce sont les enfants qui allument le feu, les adultes les rejoignaient ensuite en tenues traditionnelles.
On peut aussi noter que les migrations des oiseaux donnaient des indications aux humains sur le cycle des saisons.

  • Je vais vous lire un extrait :
Il est un jour presque aussi impatiemment attendu par tous les enfants de la Dalécarlie que la veille de Noël, et c’est le soir de la Sainte-Valborg, où ils peuvent allumer des feux dans la campagne.
[…]
Lorsque arrive le grand jour, les enfants de chaque village ont construit sur une colline ou au bord d’un lac un vrai bûcher de vieux arbres de Noël, de rameaux secs et de toutes sortes de combustibles. Parfois même un village à deux ou trois feux, les enfants n’ayant pu se mettre d’accord.
[…]
Lorsque le feu est bien en train, les grandes personnes, les vielles même, viennent le regarder. Le feu n’est pas seulement beau à voir, il répand aussi une bonne chaleur dans la soirée fraîche, et l’on s’installe tout autour sur les pierres. On reste là les yeux dans le feu, jusqu’à ce que quelqu’un ait l’idée de faire un peu de café, puisqu’on a un si bon feu. Et souvent, pendant que l’eau du café bout quelqu’un raconte une histoire ; quand il a fini, un autre reprend.
Les grandes personnes songent davantage au café et aux histoires, les enfants ne pensent qu’à faire flamber bien haut leur feu et à le faire durer longtemps. Le printemps à été si lent à venir avec la débâcle et la fonte des neiges ! Les enfants voudraient l’aider de leur feu. Sinon il semble qu’il ne pourra jamais faire éclore les bourgeons et les feuilles.
[…]
Nils Holgersson s’approcha si près qu’il pouvait voir les hommes assis ou debout autour du bûcher. De nouveau il se demanda si ce n’était pas un mirage. Jamais il n’avait vu de gens ainsi vêtus. Les femmes portaient des coiffes noires et pointues comme des cornets, de courtes jaquettes de cuir blanches, des fichues à ramages autour du cou, des corsages de soie verte et des jupes noires dont le devant était orné de rayures blanches, rouge, vertes, et noires. Les hommes étaient coiffés de chapeaux ronds et bas, et vêtus d’habits bleus très longs, dont les coutures étaient bordées de rouge, de culottes de cuir jaunes retenues au genoux par des jarretières rouges ornées de boules de laines pendantes. Étais-ce à cause de ces costumes ? il parut à Nils que ces gens-là ne ressemblaient pas aux habitants des autres provinces ; ils avaient l’air plus grands et plus nobles. Nils se rappela les anciens costumes que sa mère gardait au fond de son grand coffre et que personne en Scannie ne portait depuis longtemps. Lui était-il donc donné de voir des gens d’autrefois qui avaient vécu il y a cent ans ?

Ce ne fut qu’une idée qui lui passa par la tête ; il avait devant lui des hommes et des femmes bien vivants ; mais les habitants de la Dalécarlie ont tant gardé du passé, dans leur langage, leurs mœurs et leurs costumes, qu’il ne faut pas s’étonner de sa brève illusion.
pp. 263 à 267

 

  

La carte de la Suède


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Voici la carte de la Suède, je vais vous montrer le chemin effectué par les oies et Nils. Elles partent de la Scanie pour rejoindre la Laponie, du sud au nord. Une fois arrivés en Laponie, Elle reviennent en Scanie.
  •  Des extraits de description de paysages vus du ciel :
Un long moment, le gamin eut des vertiges qui l’empêchèrent de se rendre compte de rien. L’air sifflait et le fouettait, les ailes frappaient, les plumes vibraient avec un bruit de tempête. Treize oies volaient autour de lui. Toutes caquetaient et battaient des ailes. Les yeux éblouis, les oreilles assourdies, il ne savait si elles volaient haut ou bas ni quel était le but du voyage.
Enfin il se ressaisit, et comprit qu’il devait tâcher de savoir où on le conduisait. Mais comment aurait-il le courage de regarder en bas ?
Les oies sauvages ne volaient pas très haut, car leur nouveau compagnon de voyage n’aurait pu respirer un air très léger. A cause de lui elle volaient aussi moins vite qu’à l’ordinaire.
Enfin le gamin eut l’audace de jeter un regard au-dessous de lui. Il fut surpris de voir étendue là-bas comme une grande nappe, divisée en une infinité de grands et de petits carreaux.
“ Où pouvons-nous bien être ? “ se demanda-t-il.
Il regarda encore. Rien que des carreaux. Il y en avait d’étroits et longs ; quelques-uns étaient de biais, mais surtout l’œil rencontraient des angles et des bords droits. Rien de rond, aucune courbe.
“ Qu’est-ce donc que cette grande pièce d’étoffe à carreaux ? “ grommela-t-il, sans attendre de réponse.
Mais les oies sauvages qui volaient autour de lui crièrent immédiatement : “ Des champs et des prés. Des champs et des prés. “
Il comprit alors que l’étoffe à carreaux était la plaine de Scanie qu’on traversait. Et il comprit aussi pourquoi elle semblait si bariolée. Les carreaux vert tendre, il les reconnut d’abord : c’étaient les champs de seigle ensemencés l’automne précédent et restés verts sous la neige. Les carreaux gris jaunâtre étaient des chaumes où en été il y avait eu du blé, les carreaux bruns, d’anciens champs de trèfle, les noirs, des champs de betteraves dépouillés et nus ou bien de terres en friche. Les carreaux bruns bordés de jaune étaient certainement des bois de hêtres, car dans ces bois les grands arbres du milieu se dépouillent en hiver tandis que les jeunes arbrisseaux de la lisière gardent jusqu’’au printemps leurs feuilles jaunes et desséchées. Il y avait aussi des carreaux foncés avec quelque chose de gris au milieu : c’étaient les grosses fermes aux toits de chaume noircis entourant des cours pavées. D’autres carreaux encore étaient verts au milieu avec une bordure brune : c’étaient des jardins où les pelouses verdissaient déjà, bien que l’on vît encore l’écorce nue des buissons et des haies.
Le gamin ne put s’empêcher de rire en contemplant tous ces carreaux.
Mais quand elles l’entendirent, les oies sauvages crièrent sur un ton de reproche : “ Pays bon et fertile, pays bon et fertile. “
Il reprit vite son sérieux : “ Comment, songeait-il, oses-tu rire après la plus terrible mésaventure qui puisse arriver à un être humain ? “
Il demeura grave un moment mais bientôt la gaieté le reprit.
Il s’habituait à cette façon de voyager, à la vitesse, et pouvait songer à autre chose qu’à se maintenir sur le dos du jars ; il commençait à observer combien l’espace était rempli de bandes d’oiseaux, tous en route vers le nord. Et c’étaient des cris et des appels d’une bande à l’autre.

pp.29-30

Les oies sauvages avaient heureusement traversé la mer et étaient descendues dans le canton de Tjust, dans le nord du Smâland. Le canton de Tjust semble n’avoir pu décider s’il voulait être terre ou mer. Partout les fjords s’enfoncent dans l’intérieur et découpent la terre en îles et en presqu’îles, en caps et en isthmes. La mer est une intruse à laquelle seules les collines et les montagnes ont pu résister ; les terres basses ont disparu sous l’eau.
Les oies arrivèrent sur le soir ; le pays était beau avec des petites collines ceintes de bras de mer scintillants. Nils pensa involontairement au Blekinge : c’était encore une province où la terre et la mer se rencontraient d’une manière douce et tranquille, se montrant l’une et l’autre leurs meilleurs qualités.

p.147

Le lendemain, les oies sauvages s’envolèrent vers le nord, en direction de la Sudermanie. Nils considérait d’en haut le paysage et pensait à part lui que la région ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait vues auparavant. Point de larges plaines, comme en Scanie ou en Ostrogothie, point de vastes étendues de forêts, comme en Smâland, mais un mélange de tous les aspects possible. “ Ici, songeait Nils, un grand lac, un grand fleuve, une grande forêt, une grande montage ont été tailladés en petits morceaux, qu’on a mélangés et répondus sur la terre sans aucun ordre. “
Nils, en effet, ne voyait que d’étroites vallées, de menus lacs, de petites collines et des bouquets d’arbres. Rien n’avait véritablement la possibilité de s’étendre. Une plaine semblait-elle vouloir prendre quelque dimension, aussitôt une colline se posait en plein milieu, et si la colline cherchait à devenir une montagne, une nouvelle expansion de la plaine l’en empêchait. Dès qu’un lac avait l’air de prendre une grande surface, il se rétrécissait, n’était plus qu’une rivière, et la rivière elle-même ne coulait pas longtemps, avant de s’élargir pour former un lac.

p.203

Le voyage sur le dos de l’aigle allait si vite qu’on avait souvent l’impression de rester immobile, surtout depuis que le vent qui le matin venait du nord avait changé de direction. La terre au contraire semblait reculer vers le sud. Les forêts, les maisons, les prés, les clôtures, les îles, les nombreuses scieries de la côte, tout était en marche. On eût dit que lassés de demeurer si haut dans le nord ils déménageaient vers le sud.
[…]
La gloire du pays, c’étaient les puissants fleuves sombres entourés de leurs vallées habitées, remplis de bois flottant, avec leurs scieries, leurs villes, leurs embouchures encombrées de bateaux. Si l’un de ces fleuves se montrait au sud du Dalelf, les fleuves en rivières là-bas s’enfonceraient sous terre, de honte.
[…]
Une chose que ce pays possédait en abondance, c’était la lumière. Dans les marais les grues dormaient debout. La nuit devait être venue, mais la lumière demeurait. Le soleil, lui, n’avait pas tiré vers le sud. Au contraire, il était monté très haut vers le nord, et ses rayons frappaient maintenant le visage de Nils. Il ne manifestait encore aucune envie de se coucher.

pp.336-337 




 La danse des grues


Boris Diodorov

Il s’agit d’un rassemblement, des différentes espèces, qui met en scène chacun des groupes, qui montrent alors sa danse / son savoir faire. On y voit diversité & admiration. La danse des grues qui donne son nom à l’événement est singulière et portent vers une envie de dépassement mélancolique.
 

  • En voici la description :
[…] un murmure se propagea de colline en colline : “ les grues arrivent. “
Ils arrivaient en effet, les oiseaux gris, vêtus de crépuscule, aux ailes ornées de longues plumes flottantes, une aigrette rouge sur la nuque. Les grands oiseaux aux longues pattes, aux fins cous déliés, aux petites têtes, descendirent la pente comme en glissant, et saisis d’un vertige mystérieux. Tout en glissant en avant, ils tournaient sur eux-mêmes, moitié volant, moitié dansant. Les ailes élégamment relevées, ils se mouvaient avec une rapidité incompréhensible. Leur danse avait quelques chose de singulier et d’étrange. On eût dit des ombres grises jouant un jeu que l’œil suivait difficilement, et ce jeu, il semblait qu’elles l’eussent appris des brouillards qui flottent sur les marécages déserts. Cela tenait du sortilège. Tous ceux qui venaient pour la première fois au mont Kullaberg comprirent enfin pourquoi la réunion était appelée la danse des grues. Il y avait de la sauvagerie dans cette danse, mais le sentiment qu’elle éveillait dans le spectateur n’en était pas moins une douce langueur. Personne ne songeait plus à lutter. Mais tous, ceux qui avaient des ailes et ceux qui n’en avaient pas, aspiraient à s’élever au-dessus des nuages, à chercher ce qu’il y avait derrière, à abandonner le corps pesant qui les entraînait vers la terre, à s’envoler vers le ciel.
Cette nostalgie de l’inaccessible, de ce qui est caché au-delà de la vie, les animaux ne la ressentent qu’une fois par an, et c’est en voyant la grande danse des grues.

p.83

 

 District minier / aciérie


Boris Diodorov

Lors de son voyage, Nils découvre les paysages de la Suède. Dans ces paysages, il y a ceux, nouveaux, industrialisé des districts miniers et des aciéries. C’est une découverte impressionnante pour Nils. Il comprendra à nouveau, avec sa rencontre avec l’ours, l’impact des humains sur l’environnement (que cela soit voulu ou une conséquence de leurs actions), qui menacent la survie des autres espèces.
  •  Je vais vous lire deux extraits qui montrent le point de vue des ours :
- Je crois que les hommes veulent rester seuls sur la terre ! dit la mère ourse. Alors même qu’on ne s’attaque plus aux maisons, ni aux gens, alors même qu’on se nourrit de fraises, de fourmis et de verdure, on n’a plus le droit de vivre dans la forêt. Je me demande vraiment en quel endroit nous pourrons nous établir pour qu’on nous laisse vivre en paix.
p.253

- Alors je vais te dire quelque chose, reprit le père ours. Mes ancêtres ont possédé cette contrée depuis le temps où la forêt a commencé à recouvrir ce pays. J’ai hérité d’eux le territoire de chasse, les pâturages, les tanières, les abris, et j’ai habité ici sans être inquiété toute ma vie. Au début, les hommes ne m’ont guère dérangé. Ils s’en allaient fouiller la montagne pour en extraire un peu de minerai, puis ils ont installé une petite forge et une cabane près de la rivière. Les marteaux ne frappaient le fer que pendant quelques heures par jour, et le soufflet de forge ne fonctionnait pas au-delà de quelques lunaisons ; j’étais bien capable de le supporter.
En ces dernières années, pourtant, depuis qu’ils ont construit cette machine à faire du bruit, qui est en action de jour et de nuit, je ne me plais plus en ces lieux.
D’abord, seuls, le maître de forges et deux forgerons habitaient par ici ; aujourd’hui une foule d’hommes grouille de partout. Je ne suis plus en sécurité nulle part.

p.256
 



Asa et Mats


 Mary Hamilton Frye

Dans le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, il y a deux autres enfants, qu’a connu Nils. Ils effectuent leur propre périple, sur le même trajet. Il s’agit d’Asa, la gardeuse d’oie et de son frère, le petit Mats. Ils croisent Nils à plusieurs reprises qui les aide.
Les deux enfants ont perdus leurs frères et sœurs et leur mère à cause de la tuberculose. Leur père est parti.
Ils commencent leur périple à la mort de leur mère, ils partent eux aussi de Scanie. Asa ira jusqu’en Laponie pour retrouver son père. Entre temps, leur chemin sera dur, ils sont seuls, livrés à eux-mêmes. Le petit Mats trouvera la mort sur ce chemin. C’est ensuite qu’Asa seule, continuera le chemin pour retrouver son père.
Asa et son père reviendront à la fin à la ferme des parents de Nils, pour les proposer leur aide, en remerciement de l’aide apporter par Nils aux enfants.
Ce périple qui fera aussi grandir Asa est bien différent de celui de Nils, il montre davantage le quotidien des enfants de l’époque, livrés à eux-mêmes, travaillant dur et ne comptant pas pour grand chose.
L’histoire d’Asa et Mats est aussi un moyen pour l’auteure de parler des règles d’hygiène qui permettent d’éviter la propagation de la tuberculose.

  • Je vais vous lire des passages :
L’année du voyage de Nils Holgersson, on parlait beaucoup de deux enfants, un garçon et une fille, qui traversaient tout le pays à la recherche de leur père.
p.345

Il y eu un soir une conférence populaire dans la salle de l’école. Les deux enfants étaient parmi l’auditoire, bien que ce fût une conférence pour les grandes personnes, mais ils n’avaient pas l’habitude de se compter parmi les enfants. Le conférencier parla de cette terrible maladie, la tuberculose, qui tous les ans tue tant de monde en Suède. Il parla très simplement, et les enfants comprirent chaque mot.
Après la conférence, ils attendirent le conférencier à la sortie ; quand il parut ils se prirent par la main et, gravement, demandèrent à lui parler. Malgré leurs minois ronds et roses, ils parlèrent avec une gravité de grandes personnes. Ils contèrent ce qui était arrivé chez eux, lui demandant s’il ne croyait pas que la mère et les frères et sœurs étaient morts de cette maladie qu’il venait de décrire. Cela ne lui parut pas improbable. Ce ne pouvait guère être que ça.
Ainsi donc, si le père et la mère avaient su ce que les enfants avaient appris ce soir, ils auraient pu se garder ; s’ils avaient brûlé les vêtements de la pauvre vagabonde, s’ils avaient fait un grand nettoyage dans la cabane et n’avaient pas employé la literie, ils auraient pu vivre encore, tous ceux que les enfants pleuraient maintenant ? Le conférencier répondit que personne ne pourrait l’affirmer avec certitude, mais il ne croyait pas que ces personnes eussent nécessairement attrapé la maladie, si elles avaient su se garder de la contagion.
Les enfants semblaient avoir encore quelque chose à demander, mais il était évident qu’ils hésitaient avant de poser cette nouvelle question. Enfin ils se décidèrent : il n’était donc pas vrai que la vieille tzigane leur avait envoyé le malheur pour se venger du secours donné à celle qu’elle haïssait ? Ce qui leur arrivait n’avait rien d’extraordinaire ?
- Certainement non. Le conférencier pouvait leur assurer que personne au monde n’a le pouvoir d’envoyer ainsi des maladies.

pp.348-351

Asa savait parfaitement comment elle désirait les funérailles de son frère. Un contremaître avait été enterré le dimanche précédent. Le corbillard avait été tiré à  l’église par les chevaux du directeur lui-même, et un long cortège d’ouvriers avait suivi. Autour du tombeau une société avait joué et un orphéon avait chanté. Enfin, après l’inhumation, tous ceux qui avait assisté au service funèbre avaient été invités à prendre une tasse de café dans la salle de l’école. C’était quelque chose comme cela qu’Asa aurait voulu pour son frère, le petit Mats.
Mais comment y arriver ? Ce n’était pas la dépense qui l’effrayait. Elle et son frère avaient assez économisé pour qu’elle pût lui faire un enterrement superbe. La difficulté était ailleurs. Comment faire prévaloir sa volonté quand on n’est qu’un enfant ? Elle n’avait qu’un an de plus que le petit Mats qui était couché devant elle, si petit et si fluet. Peut-être les grandes personnes s’opposeraient-elles à son désir.

p.353

Asa, la gardeuse d’oies, se redressa encore davantage, et dit d’une voix claire et nette :
- Depuis que le petit Mats a eu neuf ans, il n’a eu ni père ni mère, et a été forcé de gagner sa vie comme une grande personne. Jamais il n’aurait voulu mendier même un repas. Il disait toujours qu’il est indigne d’un homme de demander l’aumône. Il a parcouru le pays en achetant aux paysans des œufs et du beurre qu’il revendait ensuite, et il a fait ses affaires avec autant d’ordre qu’un vieux marchand. L’été, en gardant les oies, il apportait un travail aux champs. Les paysans de Scanie confiaient parfois au petit Mats, quand il allait de ferme en ferme, de grosses sommes d’argent, car ils savaient qu’ils pouvaient avoir confiance en lui ; on n’a donc pas le droit de dire que le petit Mats n’était qu’un enfant, et il n’y a pas beaucoup de grandes personnes qui…
Le directeur avait les yeux fixés au parquet et pas un muscle de son visage ne bougeait. Asa, la gardeuse d’oies, s’arrêta, croyant inutile de continuer. Comme une dernière protestation, elle ajouta :
- Et puisque je payerais moi-même tous les frais de l’enterrement, j’’espérais… Elle s’interrompit de nouveau.
Le directeur leva alors son regard et fixa Asa, la petite gardeuse d’oies, jusqu’au fond des yeux. Il la mesura et la pesa pour ainsi dire avec le regard presque professionnel d’un homme qui a beaucoup de monde sous ses ordres. Il se dit qu’elle avait perdu foyer, parents, frères et sœurs, et n’était pas encore brisée. Quelle brave femme elle serait un jour ! Mais oserait-il ajouter encore un fardeau qui pesait sur ses frêles épaules ? Ne serait-ce pas le brin de paille qui la ferait tomber sous une charge trop lourde ? Il comprenait ce qu’il avait dû en coûter à Asa de venir chez lui pour parler de son petit frère. Comment oserait-on opposer un refus à cet amour :
- Fais comme tu voudras, ma petite fille, prononça enfin le directeur.

pp.356-357


 


La migration des oies

Cana

Le voyage de Nils s’effectue lors de la migration des oies sauvages vers la Laponie. Du sud au nord puis après du nord au sud, elles parcourent 1574 km x 2. Nils part avec les oies le 20 mars et revient en Scanie le 8 octobre. Il voit ainsi passer 3 saisons (printemps, été et automne). La migration des oies comme celles des autres oiseaux permet de répondre aux besoin en nourriture, et à la nidification (construction du nid).
Lors de ce parcours, les oies croisent d’autres oiseaux qui effectuent aussi leur migration.

  • Je vais vous lire des passages :
Jamais il n’avait vu le ciel aussi bleu. Les oiseaux migrateurs passaient par bandes. Ils revenaient de l’étranger, ils avaient traversé la Baltique, se dirigeant droit sur le cap de Smygehuk, et maintenant ils allaient vers le nord. Il y en avait de différentes espèces, mais il ne reconnaissait que les oies sauvages qui volaient sur deux longues files formant un angle.
p.27

C’était le premier jour de pluie du voyage. Tant que les oies étaient restées dans les environs du Vombsjö, il avait fait beau. Mais le jour où elles se mirent en route vers le nord, il commença à pleuvoir ; pendant plusieurs heures, le gamin dut rester sur le dos du jars, trempé et grelottant.
Le matin, quand on était parti, le ciel était clair et calme. Les oies avaient volé très haut, régulièrement, sans hâte et strictement en ordre, Akka en tête, les autres sur deux rangs en triangle.

p.85

C’était à Karlskrona, un soir de clair de lune. Il faisait un temps beau et calme, mais dans la journée une tempête avait sévi ; il avait plu ; les habitants de la ville s’imaginaient probablement que le mauvais temps continuait, car il n’y avait personne dans les rues.
La ville semblait déserte quand Akka et sa bande y arrivèrent. Il était tard déjà, et les oies étaient à la recherche d’un gîte sûr dans les îles. Elles n’osaient pas rester sur la terre ferme par peur de Smirre le renard.
Les oies volaient très haut, et Nils qui contemplait la mer et les îles au-dessous de lui trouva que tout avait un air irréel et fantastique. Le ciel n’était plus bleu, il formait au-dessus de la terre comme une cloche de verre glauque. La mer était blanche comme du lait. Aussi loin qu’il pouvait voir, elle roulait de petites vagues aux cimes argentées. Au milieu de toute cette blancheur, les nombreuses îles devant la côte semblaient noires.

p.99

Nils, sur le dos du jars blanc, voyageait au dessus des nuages. Trente et une oies sauvages volaient rapidement vers le sud en un triangle bien régulier. Les plumes bruissaient, toutes ces ailes fouettaient l’air avec un sifflement ; on ne pouvait entendre sa propre voix. Akka de Kebnekaïse volait en tête, derrière elle, à droite et à gauche, venaient Yksi et Kaksi, Kolme et Neljâ, Viisi et Kuusi, le jars blanc et Finduvet. Les six jeunes oies qui avaient accompagné la bande n’en faisaient plus partie. A leur place les vieilles oies emmenaient vingt-deux oisons élevés cet été dans la vallée lapone. Onze volaient à droite et onze à gauche, et ils faisaient de leur mieux pour garder entre eux des intervalles aussi réguliers que les vieilles oies.
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La migration des oies sauvages qu’évoque le livre est les conduit vers la toundra arctique, où elles pourront trouvé de la nourriture en abondance : en été, les larves d’insecte pullulent, aussi pour la reproduction (nidification). Il se joue aussi dans cette migration, comme pour toutes celles des oiseaux un « programme génétique » qui commande cela.


Le changement climatique a modifié pour certaines espèces, le cycle des migrations. La montée des températures rend l’environnement dans certaines parties du monde favorable aux oiseaux qui trouvent leur nourriture tout au long de l’année au même endroit et les sédentarisent. Ce changement se fait cependant plus lentement que celui de la montée des températures.
En France, cela se produit par exemple pour les hirondelles qui y hivernent et ne se rendent plus en Afrique. Mais aussi pour les flamands roses qui restent dans le sud.
Le réchauffement climatique vas avoir pour conséquence à terme la disparition de la toundra arctique (fonte glacière) et en conséquence la perte de nombreuses espèces qui s’y reproduise exclusivement comme les cygnes de Bewick.


Si Selma Lagerlöff écrivait son livre aujourd’hui, la migration des oies, comme les paysage de la Suède, qu’elles seraient-ils ?


Ce changement climatique qui entraîne avec lui un changement profond de la faune aviaire, touche, bien sûr, aussi les autres espèces et donc les humains. On retrouve cet impact dans leur migration. On ne peut pas encore le chiffrer exactement, mais l’impact est là, lié à des catastrophes naturelles qui sont à 80% liés au changement climatique.


 

Les citations viennent de l’édition au format poche (sans illustration) des Editions Perrin, 1985, 
traduit par Thekla Hammar.




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